Politique européenne de l’énergie : vers un partenariat eurasiatique.
Dans une récente interview accordée à la revue « Politique internationale » le Président Sarkozy avance l’idée d’un partenariat particulier entre l’Union européenne et l’espace euro-asiatique. L’innovation est d’importance. Depuis Hegel voyant en Napoléon le « sens de l’histoire à cheval » jusqu’à la « maison commune » du Président Gorbatchev la construction européenne, y compris sous sa forme gaulliste de l’Atlantique à l’Oural s’est toujours référée à une unité géographique dont la Russie d’Europe participe.
L’élargissement européen d’une part et la consolidation sous les présidences de Vladimir Poutin des relations spécifiques et privilégiées de la Fédération de Russie avec les pays de la CEI invitent à renouveler de part et d’autre les approches traditionnelles. Les Etats Baltes et la Pologne naguère intimement associés à la stratégie énergétique russe sont aujourd’hui intégrés à celle de l’Union Européenne. Parallèlement, la Fédération de Russie avait, l’année passée, invité le Kazakhstan à la table du G8 énergie et c’est à Sotshi en août 2006 dans le cadre du sommet d’Evrazes (Communauté Economique EurasiAtique) que le différent gazier avec l’Ukraine avait trouvé son règlement. Le récent sommet de Samara entre l’UE et la Fédération de Russie a témoigné des tensions que l’affirmation de solidarités nouvelles et renforcées entre Etats peuvent faire naître de part et d’autre si elles ne s’accompagnent pas d’un dialogue au niveau régional.
Les enjeux énergétiques européens croissants sont en effet source d’une ambivalence de plus en plus marquée à l’égard des relations économique entre l’Union et la Fédération de Russie. L’interdépendance est désirée lorsqu’il s’agit de l’accroissement et la facilitation des échanges et de l’investissement (l’Union Européenne réalise 60% de l’investissement direct étranger en Russie). Il en va clairement autrement de l’interdépendance énergétique. L’Union cherche à diversifier ses fournisseurs et à faire évoluer sa consommation comme son mixte énergétique. L’introduction sur son territoire de groupes russes sous influence publique, puissants et centralisés inquiète. De son coté, la Russie affiche le souhait d’accroître ses exportations à destination de l’Asie tant de pétrole (de 3% aujourd’hui à 30% en 2020) que de gaz (de 5% à 25% au cours de la même période).
Les relations énergétiques de l’UE avec la Russie ont de plus connu de récentes crises de confiance : les crispations autour des problèmes gaziers en Ukraine et en Biélorussie semblent démontrer l’ambition de la Russie de continuer de contrôler les pays de transit dont dépend l’approvisionnement européen.
Alors que le partenariat stratégique énergétique visait à amarrer la Russie et l’UE l’une à l’autre, le Gazoduc Nord européen, qui doit peu à l’initiative européenne et beaucoup au dialogue bilatéral germano-russe, risque d’apparaître comme la seule réalisation concrète de la décennie qui s’achève. Concernant l’exploitation des hydrocarbures l’annonce du souhait du gouvernement russe d’assurer seul l’exploitation de Stockman (au détriment TOTAL) s’est faite la même année que de la renégociation de Sakhaline 2 (au détriment de SHELL). Le projet Yamal-Europe continue pour sa part de pâtir des différents russo-polonais. L’interconnexion des réseaux électriques européens et russes progresse lentement, dans un climat de méfiance à l’égard de RAO ES.
Ce contexte particulier des relations entre l’UE et la Russie n’est pas neutre dans la décision du Conseil Européen prise en décembre 2005, de charger la Présidence allemande d'une mission particulière de renforcement des relations de l'Union Européenne avec l'Asie Centrale, en premier lieu sur le plan énergétique. L'action entreprise sous présidence allemande sera poursuivie, conformément au nouveau format en "trio", par les deux présidences suivantes assurées par le Portugal et la Slovaquie.
La France, quant à elle, assumera localement la représentation du Portugal et de la Slovaquie avant de leur succéder à la présidence de l’Union au second semestre 2008. Monsieur Pierre Morel a par ailleurs été nommé en octobre 06 Représentant spécial de l’Union auprès de l’Asie centrale.
On attendait de la nouvelle stratégie européenne développée durant la Présidence allemande qu’elle confirme la diversification de nos approvisionnements en provenance de la zone caspienne. La conclusion d’un nouvel accord de partenariat avec le Kazakhstan, l’esprit d’ouverture manifesté par le Turkménistan, sont de bons présages. Le bilan important qui doit être présenté en juin prochain montera sans doute qu’il faut poursuivre nos efforts.
Concernant les hydrocarbures le réalisme s’impose. Le poids de la Russie s’est accru : le quasi-rejet par les autorités Kazakhs du projet en l’état de gazoduc transcaspien soutenu pas les européens s’est accompagné, lors d’une récente tournée (mai 07) du Président Russe au Kazakhstan et au Turkménistan d’une avancée majeure de la diplomatie énergétique russe. Non seulement le Kazakhstan a réaffirmé que l’essentiel de ses exportation d’hydrocarbures emprunteraient le territoire russe, mais, et c’est une première, cet annonce se double d’un accord quadripartite entre la Russie, le Kazakhstan et les deux Etats longtemps rétifs à l’intégration régionale, le Turkménistan et l’Ouzbékistan. Si la porte n’est pas fermée pour l’avenir à un projet transcaspien, le projet russe de pipe Burgas Alexandroupolis consacre pour l’heure la place prépondérante de la Russie dans les voies de sortie des hydrocarbures de la Caspienne. Concernant les relations euro-ouzbekes, les tensions qui ont fait suite aux événements d’Andijan en 2005 ont placé la Russie dans une situation d’interlocuteur unique pour ce pays, le plus peuplé de la zone dont les réserves de gaz et d’uranium sont loin d’être négligeables.
Le risque pour l’Union européenne d’être marginalisée par l’affirmation de ses solidarités eurasiatiques est d’autant plus important que la concurrence américaine demeure et la que la présence chinoise se renforce. Les investissements américains, concentrés dans le secteur des hydrocarbures représentent 30% de l’Investissement Direct Etranger au Kazakhstan. La « fatalité de l’enclavement » conduit quant à elle à l’intégration des besoins de la Chine dans les schémas de développement de production et de transport des hydrocarbures.
Quelques soient les résultats concrets de la Présidence allemande, tant à l’égard de la Russie (dans le contexte propre de veille d’échéance électorales) que de l’Asie centrale l’Union européenne doit prendre acte de la recomposition en cours à l’Est de ses frontières. La France peut dès à présent apporter sa contribution à la définition des objectifs et des moyens du dialogue avec cette zone dont chacun reconnaît l’importance.
Depuis la chute de l’URSS et malgré la permanence d’organisation de coopérations techniques régionales au niveau de la CEI notamment, l’Eurasie est essentiellement apparu comme un concept philosophique et politique. La formule du Président Sarkozy évoquant un partenariat avec l’espace euro-asiatique invite à se placer sur le plan institutionnel.
De ce point de vue la montée en puissance d’Evrazes, organisation régionale à vocation économique mérite d’être soulignée. A la différence de l’Organisation de Coopération de Changaï active sur le terrain politique et intégrant la Chine, Evrazes vise à la constitution d’un marché unique des personnes et des biens regroupant des Etats européens : Biélorussie, Russie et centrasiatiques : Kazakhstan, Kirghizie, Tadjikistan et Ouzbékistan ; elle est dotée d’organes politiques (Conseil Intergouvernemental regroupant les Chefs d’Etat, et Assemblée Interparlementaire) et d’un Tribunal. Un Comité d’intégration et une Commission des Représentants permanents assurent la continuité du travail entre les administrations des Etats membres. Depuis sa création en 2000 les succès de cette organisation sont notables. Le couple russo-kazakh, à l’image du couple franco-allemand pour la construction européenne, a permis de créer une dynamique en terme d’élargissement (adhésion de l’Ouzbékistan) et d’approfondissement. Bien que n’ayant reconnu ni compétences propres à cette institution ni principe de subsidiarité, les Etats lui ont confié un rôle de conception et de coordination dans des domaines majeurs. Une Banque Eurasiatique financée pour l’heure principalement par la Russie et le Kazakhstan participera ainsi à la réalisation de projets d’infrastructures d’intérêt commun. C’est surtout au sein que d’Evrazes que s’accomplissent les progrès dans la mise en place d’un marché intérieur de l’énergie alliant la Russie aux pays d’Asie Centrale.
Les conditions de fonctionnement d’un tel marché doivent être compatibles avec les règles de l’OMC, certains Etats ont d’ailleurs fait savoir leur intention de lier le rythme du processus d’intégration économique au sein d’Evrazes aux perspectives d’adhésions individuelles à l’OMC. S’appuyant sur une offre forte de coopération politique et industrielle, l’Union Européenne peut sur ce point, comme sur celui du respect des règles du développement durable, engager un dialogue adulte avec Evrazes.
Le dialogue à un niveau eurasiatique peut également permettre à l’Union, et à ces industriels de mieux percevoir la problématique propre à cette zone sur le plan énergétique et de mieux intégrer des éléments de politique énergétique à moyen et long terme qui sont au cœur des préoccupations de nos partenaires.
La forte croissance (7%) de la Russie en 2006, et des principaux Etats d’Asie centrale a des conséquences massives sur la consommation interne d’énergie. L’augmentation prévue de la consommation d'électricité au Kazakhstan atteindra ainsi 160% sur les treize prochaines années, elle est actuellement de l’ordre de 5% par an en Russie et nécessitera d’investir 117 milliards de dollars sur les cinq prochaines années selon RAO ES.
La priorité est cependant donnée par les autorités aux exportations d’hydrocarbures. Cet apparent antagonisme s’explique tant par le fait que les populations et les industriels bénéficient encore d’un faible coût de l’énergie sur les marchés intérieurs, que par le souhait de profiter de la hausse globale de l’énergie sur les marchés mondiaux de l’énergie.
Il en résulte, pour maintenir les capacités d’exportation, une double priorité donnée tant à la diversification des sources d’énergie , qu’à la réduction de l’intensité énergétique des économies de la zone.
Reliées à cette problématique, in fine similaire à la notre bien que les conditions de départ soient très différentes, les réponses apportées par l’Union donneront une cohérence forte à l’approche européenne et préserveront nos intérêts industriels parfois menacés.
La diversification des sources d’énergie se caractérise en premier lieu par la relance officielle du nucléaire. Ainsi, la Russie souhaite construire 45 nouveaux réacteurs nucléaires (il y en a 31 actuellement opérationnels sur le territoire russe). La Cour des comptes russe a par ailleurs approuvé la mise en place d’une holding dont l’Etat conservera le contrôle mais « assise sur les lois du marché » permettant la restructuration de l’industrie nucléaire et l’amélioration de sa compétitivité, notamment à l’international.
Cette entreprise nationale leader sur le marché mondial construite sur le modèle et concurrente d’AREVA, s’appuiera sur les ressources considérables en uranium du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan. Mais c’est également la crédibilité du Kazakhstan en matière de non prolifération que la Russie intègre dans cette approche. Les récents éloges du Sénat américain à l’égard de l’administration Kazakh dans le domaine nucléaire donnent un poids particulier à la fondation d’une co-entreprise d’enrichissement russo-kazakh dans la région d’Irkousk. Le Président Nazerbaiev a très clairement exposé la position kazakh sur ce point dans une interview en avril 07 au Kazakhstan Monistor: « On pourrait se dire, nous avons du gaz, du charbon, à quoi bon une centrale nucléaire pour la production d’électricité ? L’énergie nucléaire, en plus de produire de l’électricité, est orientée vers le progrès scientifique et technique. Il nous faut préparer nos cadres travaillant dans la physique nucléaire et l’énergie nucléaire, d’autant plus que nous avons déjà de l’expérience dans ce domaine. Le Kazakhstan est de plus l’un des premiers producteurs d’uranium du monde. »
Le tête à tête avec la Russie n’est pas notre intérêt et les entreprises européennes présentes notamment dans l’activité minière au Kazakhstan et en Ouzbékistan doivent pouvoir s’appuyer sur des dynamiques politiques et institutionnelles européennes comme nationales conformes au caractère stratégique de leur activité.
Le charbon apparaît comme la seconde source croissante de diversification. La part du charbon dans la production électrique russe devrait ainsi être portée de 27% à 37% et celle du gaz de 69% à 60% d’ici 2015. Au terme d’un protocole d’accord signé très récemment les actifs électriques et miniers des sociétés SUEK et Gazprom doivent ainsi être réunis dans une société mixte. L’objectif est de porter la part de charbon dans le bilan énergétique russe à 35% au lieu de 15% actuellement. Le Kazakhstan a dors et déjà commencé de remplacer certaines centrales thermiques au gaz par des centrales à charbon. Dans la même interview d’avril 07, le Président Nazerbaiev indique : « Le charbon est moins cher (que le gaz), nous en avons beaucoup, mais bientôt il sera reconnu comme un produit ne respectant pas l’environnement du fait des rejets importants dans l’atmosphère. Et des reproches pourraient nous être faits de la part de la communauté internationale. » Si les technologies proposées par les sociétés européennes et françaises (ALSTOM) au charbon propre ont fortement progressées en terme de fiabilité et de coût, et constituent un secteur porteur pour les entreprises européennes, les conséquence sur l’effet de serre d’un tel recours accru au charbon sont en revanche largement sans réponse. Nos partenaires pourraient être associés, outre à une recherche commune sur la captation et le stockage du carbone, à la mise au point de bilans carbone pour les entreprises et les collectivités locales.
Au-delà des enjeux de la diversification, la problématique de l’efficacité énergétique apparaît, à part entière, comme une seconde grande direction sous exploitée du dialogue institutionnel et industriel au niveau européen et national. Qu’il s’agisse de transport de l'énergie (gestion des réseaux, interconnexions, pertes le long des lignes à haute tension et des pipes) ou de services urbains. L’intensité énergétique de l’économie russe est encore trois fois supérieure à la notre.
L’efficacité énergétique est une source relativement bon marché d’énergie (étant donné la localisation des ressources nouvelles en Russie, on estime que le coût de mise en œuvre d’une unité énergétique nouvelle est de 150 alors que le coût d’une unité économisée est de 80).
En période de forte croissance, la réduction de l’intensité énergétique est un défi pour le maintien des capacités d’exportation de la région. En Russie comme en Asie centrale la gestion des services urbains, partout comptables de plus de la moitié de la consommation globale d’énergie, est restée largement à l’écart de la modernisation économique. Ce retard doit être rattrapé. Ceci suppose des réformes structurelles visant à créer des circuits économiques favorables aux économies d’énergie, l’accès des municipalités aux circuits et aux modes de financements privés et la mise en œuvre de projets pilotes au niveau régional et municipal. Cette approche concrète connaît de premiers succès en bilatéral franco-russe, mettant en jeu des coopérations tant institutionnelles qu’industrielles, elle pourrait être proposée à nos partenaires à l’échelle eurasiatique.
Les objectifs du développement durable (desquels l’efficacité énergétique participe) sont un dernier aspect.
Il est clair en effet que le mouvement de diversification énergétique n’est pas sans risque pour l’environnement et le respect des engagements de Kyoto (protocole en vigueur en Russie, en cours de ratification au Kazakhstan). Ce cadre commun aux engagements de l’Europe et de l’Eurasie en matière de développement durable doit être mieux exploité, notamment dans le cadre des procédures de mise en œuvre des mécanismes de flexibilité du protocole de Kyoto (MOC et MDP). La coopération régionale sur l’utilisation rationnelle des ressources en eau et la production d’hydroélectricité a été l’un des premiers sujets d’implication d’Evrazes, elle est aujourd’hui largement engagée. L’Union Européenne, pourtant riche d’expérience d’intégration régionale dans ce domaine s’est tenue le plus souvent à l’écart des débats en Asie Centrale. Outre son impact sur l’environnement, la gestion des ressources est un facteur déterminant de la stabilité politique et du développement économique. Les Banques de Développement se sont principalement intéressées au financement des infrastructures hydroélectriques. Les besoins dans ce domaine sont considérables, et ces marchés sensibles pour les entreprises européennes.
Les relations entre l’Europe, la Russie et l’Asie Centrale souffrent de la permanence de discours en termes d’hégémonie et de dépendance subie. La présente représentation fait apparaître de vastes domaines de coopération entre l’Europe et un espace riche de ressources énergétiques. Reconnaître, notamment au travers d’Evrazes, l’existence de cette zone de solidarité économique et politique peut ouvrir la voie à ce que le Président Sarkozy a qualifié de partenariat particulier avec «l’espace eurasiatique ». Sur les différentes composantes du défi énergétique eurasiatique : diversification, efficacité énergétique, développement durable, le dialogue politique et industriel peut permettre aux approches européennes et françaises de trouver sa spécificité, sa cohérence et son attractivité.
Benoit Rauzy
30 mai 07