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Vendredi 1 juin 2007 5 01 /06 /Juin /2007 14:03

Politique européenne de l’énergie : vers un partenariat eurasiatique.

 

Dans une récente interview accordée à la revue « Politique internationale » le Président Sarkozy avance l’idée d’un partenariat particulier entre l’Union européenne et l’espace euro-asiatique. L’innovation est d’importance. Depuis Hegel voyant en Napoléon le « sens de l’histoire à cheval » jusqu’à la « maison commune » du Président Gorbatchev la construction européenne, y compris sous sa forme gaulliste de l’Atlantique à l’Oural s’est toujours référée à une unité géographique dont la Russie d’Europe participe.

 

L’élargissement européen d’une part et la consolidation sous les présidences de Vladimir Poutin des relations spécifiques et privilégiées de la Fédération de Russie avec les pays de la CEI invitent à renouveler de part et d’autre les approches traditionnelles. Les Etats Baltes et la Pologne naguère intimement associés à la stratégie énergétique russe sont aujourd’hui intégrés à celle de l’Union Européenne. Parallèlement, la Fédération de Russie avait, l’année passée, invité le Kazakhstan à la table du G8 énergie et c’est à Sotshi en août 2006 dans le cadre du sommet d’Evrazes (Communauté Economique EurasiAtique) que le différent gazier avec l’Ukraine avait trouvé son règlement. Le récent sommet de Samara entre l’UE et la Fédération de Russie a témoigné des tensions que l’affirmation de solidarités nouvelles et renforcées entre Etats peuvent faire naître de part et d’autre si elles ne s’accompagnent pas d’un dialogue au niveau régional.

 

Les enjeux énergétiques européens croissants sont en effet source d’une ambivalence de plus en plus marquée à l’égard des relations économique entre l’Union et la Fédération de Russie. L’interdépendance est désirée lorsqu’il s’agit de l’accroissement et la facilitation des échanges et de l’investissement (l’Union Européenne réalise 60% de l’investissement direct étranger en Russie). Il en va clairement autrement de l’interdépendance énergétique. L’Union cherche à diversifier ses fournisseurs et à faire évoluer sa consommation comme son mixte énergétique. L’introduction sur son territoire de groupes russes sous influence publique, puissants et centralisés inquiète. De son coté, la Russie affiche le souhait  d’accroître ses exportations à destination de l’Asie tant de pétrole (de 3% aujourd’hui à 30% en 2020) que de gaz (de 5% à 25% au cours de la même période).

 

Les relations énergétiques de l’UE avec la Russie ont de plus connu de récentes crises de  confiance : les crispations autour des problèmes gaziers en Ukraine et en Biélorussie semblent démontrer l’ambition de la Russie de continuer de contrôler les pays de transit dont dépend l’approvisionnement européen.

 

Alors que le partenariat stratégique énergétique visait à amarrer la Russie et l’UE l’une à l’autre, le Gazoduc Nord européen, qui doit peu à l’initiative européenne et beaucoup au dialogue bilatéral germano-russe, risque d’apparaître comme la seule réalisation concrète de la décennie qui s’achève. Concernant l’exploitation des hydrocarbures l’annonce du souhait du gouvernement russe d’assurer seul l’exploitation de Stockman (au détriment TOTAL) s’est faite la même année que de la renégociation de Sakhaline 2 (au détriment de SHELL).  Le projet Yamal-Europe continue pour sa part de pâtir des différents russo-polonais. L’interconnexion des réseaux électriques européens et russes progresse lentement, dans un climat de méfiance à l’égard de RAO ES.

 

Ce contexte particulier des relations entre l’UE et la Russie n’est pas neutre dans la décision du Conseil Européen prise en décembre 2005, de charger la Présidence allemande d'une mission particulière de renforcement des relations de l'Union Européenne avec l'Asie Centrale, en premier lieu sur le plan énergétique. L'action entreprise sous présidence allemande sera poursuivie, conformément au nouveau format en "trio", par les deux présidences suivantes assurées par le Portugal et la Slovaquie.

 

La France, quant à elle, assumera localement la représentation du Portugal et de la Slovaquie avant de leur succéder à la présidence de l’Union au second semestre 2008. Monsieur Pierre Morel a par ailleurs été nommé en octobre 06 Représentant spécial de l’Union auprès de l’Asie centrale.

 

On attendait de la nouvelle stratégie européenne développée durant la Présidence allemande qu’elle confirme la diversification de nos approvisionnements en provenance de la zone caspienne. La conclusion d’un nouvel accord de partenariat avec le Kazakhstan, l’esprit d’ouverture manifesté par le Turkménistan, sont de bons présages. Le bilan important qui doit être présenté en juin prochain montera sans doute qu’il faut poursuivre nos efforts.

 

Concernant les hydrocarbures le réalisme s’impose. Le poids de la Russie s’est accru : le quasi-rejet par les autorités Kazakhs du projet en l’état de gazoduc transcaspien soutenu pas les européens s’est accompagné, lors d’une récente tournée (mai 07) du Président Russe au Kazakhstan et au Turkménistan d’une avancée majeure de la diplomatie énergétique russe. Non seulement le Kazakhstan a réaffirmé que l’essentiel de ses exportation d’hydrocarbures emprunteraient le territoire russe, mais, et c’est une première, cet annonce se double d’un accord quadripartite entre la Russie, le Kazakhstan et les deux Etats longtemps rétifs à l’intégration régionale, le Turkménistan et l’Ouzbékistan. Si la porte n’est pas fermée pour l’avenir à un projet transcaspien, le projet russe de pipe Burgas Alexandroupolis consacre pour l’heure la place prépondérante de la Russie dans les voies de sortie des hydrocarbures de la Caspienne. Concernant les relations euro-ouzbekes, les tensions qui ont fait suite aux événements d’Andijan en 2005 ont placé la Russie dans une situation d’interlocuteur unique pour ce pays, le plus peuplé de la zone dont les réserves de gaz et d’uranium sont loin d’être négligeables.

 

Le risque pour l’Union européenne d’être marginalisée par l’affirmation de ses solidarités eurasiatiques est d’autant plus important que la concurrence américaine demeure et la que la présence chinoise se renforce. Les investissements américains, concentrés dans le secteur des hydrocarbures représentent 30% de l’Investissement Direct Etranger  au Kazakhstan. La « fatalité de l’enclavement » conduit quant à elle à l’intégration des besoins de la Chine dans les schémas de développement de production et de transport des hydrocarbures.

 

Quelques soient les résultats concrets de la Présidence allemande, tant à l’égard de la Russie (dans le contexte propre de veille d’échéance électorales) que de l’Asie centrale l’Union européenne doit prendre acte de la recomposition en cours à l’Est de ses frontières. La France peut dès à présent apporter sa contribution à la définition des objectifs et des moyens du dialogue avec cette zone dont chacun reconnaît l’importance.  

 

Depuis la chute de l’URSS et malgré la permanence d’organisation de coopérations techniques régionales au niveau de la CEI notamment, l’Eurasie est essentiellement apparu comme un concept philosophique et politique. La formule du Président Sarkozy évoquant un partenariat avec l’espace euro-asiatique invite à se placer sur le plan institutionnel.

De ce point de vue la montée en puissance d’Evrazes, organisation régionale à vocation économique  mérite d’être soulignée. A la différence de l’Organisation de Coopération de Changaï active sur le terrain politique et intégrant la Chine, Evrazes vise à la constitution d’un marché unique des personnes et des biens regroupant des Etats européens : Biélorussie, Russie et centrasiatiques : Kazakhstan, Kirghizie, Tadjikistan et Ouzbékistan ; elle est dotée d’organes politiques (Conseil Intergouvernemental regroupant les Chefs d’Etat, et Assemblée Interparlementaire) et d’un Tribunal. Un Comité d’intégration et une Commission des Représentants permanents assurent la continuité du travail entre les administrations des Etats membres. Depuis sa création en 2000 les succès de cette organisation sont notables. Le couple russo-kazakh, à l’image du couple franco-allemand pour la construction européenne, a permis de créer une dynamique en terme d’élargissement (adhésion de l’Ouzbékistan) et d’approfondissement. Bien que n’ayant reconnu ni compétences propres à cette institution ni principe de subsidiarité, les Etats lui ont confié un rôle de conception et de coordination dans des domaines majeurs. Une Banque Eurasiatique financée pour l’heure principalement par la Russie et le Kazakhstan participera ainsi à la réalisation de projets d’infrastructures d’intérêt commun. C’est surtout au sein que d’Evrazes que s’accomplissent les progrès dans la mise en place d’un marché intérieur de l’énergie alliant la Russie aux pays d’Asie Centrale.

 

Les conditions de fonctionnement d’un tel marché doivent être compatibles avec les règles de l’OMC, certains Etats ont d’ailleurs fait savoir leur intention de lier le rythme du processus d’intégration économique au sein d’Evrazes aux perspectives d’adhésions individuelles à l’OMC. S’appuyant sur une offre forte de coopération politique et industrielle, l’Union Européenne peut sur ce point, comme sur celui du respect des règles du développement durable, engager un dialogue adulte avec Evrazes.

 

Le dialogue à un niveau eurasiatique peut également permettre à l’Union, et à ces industriels de mieux percevoir la problématique propre à cette zone sur le plan énergétique et de mieux intégrer des éléments de politique énergétique à moyen et long terme qui sont au cœur des préoccupations de nos partenaires.

 

La forte croissance (7%) de la Russie en 2006, et des principaux Etats d’Asie centrale a des conséquences massives sur la consommation interne d’énergie. L’augmentation prévue de la consommation d'électricité au Kazakhstan atteindra ainsi 160% sur les treize prochaines années, elle est actuellement de l’ordre de 5% par an en Russie et nécessitera d’investir 117 milliards de dollars sur les cinq prochaines années selon RAO ES.

 

La priorité est cependant donnée par les autorités aux exportations d’hydrocarbures. Cet apparent antagonisme s’explique tant par le fait que les populations et les industriels bénéficient encore d’un faible coût de l’énergie sur les marchés intérieurs, que par le souhait de profiter de la hausse globale de l’énergie sur les marchés mondiaux de l’énergie.

 

Il en résulte, pour maintenir les capacités d’exportation, une double priorité donnée tant à  la diversification des sources d’énergie , qu’à la réduction de l’intensité énergétique des économies de la zone.

 

Reliées à cette problématique, in fine similaire à la notre bien que les conditions de départ soient très différentes, les réponses apportées par l’Union donneront une cohérence forte à l’approche européenne et préserveront nos intérêts industriels parfois menacés.  

 

La diversification des sources d’énergie se caractérise en premier lieu par la relance officielle du nucléaire. Ainsi, la Russie souhaite construire 45 nouveaux réacteurs nucléaires (il y en a 31 actuellement opérationnels sur le territoire russe). La Cour des comptes russe a par ailleurs approuvé la mise en place d’une holding dont l’Etat conservera le contrôle mais « assise sur les lois du marché » permettant la restructuration de l’industrie nucléaire et l’amélioration de sa compétitivité, notamment à l’international.

 

Cette entreprise nationale leader sur le marché mondial construite sur le modèle et concurrente d’AREVA, s’appuiera sur les ressources considérables en uranium du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan. Mais c’est également la crédibilité du Kazakhstan en matière de non prolifération que la Russie intègre dans cette approche. Les récents éloges du Sénat américain à l’égard de l’administration Kazakh dans le domaine nucléaire donnent un poids particulier à la fondation d’une co-entreprise d’enrichissement russo-kazakh dans la région d’Irkousk. Le Président Nazerbaiev a très clairement exposé la position kazakh sur ce point dans une interview en avril 07 au Kazakhstan Monistor: « On pourrait se dire, nous avons du gaz, du charbon, à quoi bon une centrale nucléaire pour la production d’électricité ? L’énergie nucléaire, en plus de produire de l’électricité, est orientée vers le progrès scientifique et technique. Il nous faut préparer nos cadres travaillant dans la physique nucléaire et l’énergie nucléaire, d’autant plus que nous avons déjà de l’expérience dans ce domaine. Le Kazakhstan est de plus l’un des premiers producteurs d’uranium du monde. »  

 

Le tête à tête avec la Russie n’est pas notre intérêt et les entreprises européennes présentes notamment dans l’activité minière au Kazakhstan et en Ouzbékistan doivent pouvoir s’appuyer sur des dynamiques politiques et institutionnelles européennes comme nationales conformes au caractère stratégique de leur activité.

 

Le charbon apparaît comme la seconde source croissante de diversification. La part du charbon dans la production électrique russe devrait ainsi être portée de 27% à 37% et celle du gaz de 69% à 60% d’ici 2015. Au terme d’un protocole d’accord signé très récemment les actifs électriques et miniers des sociétés SUEK et Gazprom doivent ainsi être réunis dans une société mixte. L’objectif est de porter la part de charbon dans le bilan énergétique russe  à 35% au lieu de 15% actuellement. Le Kazakhstan a dors et déjà commencé de remplacer certaines centrales thermiques au gaz par des centrales à charbon. Dans la même interview d’avril 07, le Président Nazerbaiev indique : « Le charbon est moins cher (que le gaz), nous en avons beaucoup, mais bientôt il sera reconnu comme un produit ne respectant pas l’environnement du fait des rejets importants dans l’atmosphère. Et des reproches pourraient nous être faits de la part de la communauté internationale. »  Si les technologies proposées par les sociétés européennes et françaises (ALSTOM) au charbon propre ont fortement progressées en terme de fiabilité et de coût, et constituent un secteur porteur pour les entreprises européennes, les conséquence sur l’effet de serre d’un tel recours accru au charbon sont en revanche largement sans réponse. Nos partenaires pourraient être associés, outre à une recherche commune sur la captation et le stockage du carbone, à la mise au point de bilans carbone pour les entreprises et les collectivités locales.

 

Au-delà des enjeux de la diversification, la problématique de l’efficacité énergétique apparaît, à part entière, comme une seconde grande direction sous exploitée du dialogue institutionnel et industriel au niveau européen et national. Qu’il s’agisse de transport de l'énergie (gestion des réseaux, interconnexions, pertes le long des lignes à haute tension et des pipes) ou de services urbains. L’intensité énergétique de l’économie russe est encore trois fois supérieure à la notre.

L’efficacité énergétique est une source relativement bon marché d’énergie (étant donné la localisation des ressources nouvelles en Russie, on estime que le coût de mise en œuvre d’une unité énergétique nouvelle est de 150 alors que le coût d’une unité économisée est de 80).

 

En période de forte croissance, la réduction de l’intensité énergétique est un défi pour le maintien des capacités d’exportation de la région. En Russie comme en Asie centrale la gestion des services urbains, partout comptables de plus de la moitié de la consommation globale  d’énergie,   est restée largement à l’écart de la modernisation économique. Ce retard doit être rattrapé. Ceci suppose des réformes structurelles visant à créer des circuits économiques favorables aux économies d’énergie, l’accès des municipalités aux circuits et aux modes de financements privés et la mise en œuvre de projets pilotes au niveau régional et municipal. Cette approche concrète connaît de premiers succès en bilatéral franco-russe, mettant en jeu des coopérations tant institutionnelles qu’industrielles, elle pourrait être proposée à nos partenaires à l’échelle eurasiatique.

 

Les objectifs du développement durable (desquels l’efficacité énergétique participe) sont un dernier aspect.

 

Il est clair en effet que le mouvement de diversification énergétique n’est pas sans risque pour l’environnement et le respect des engagements de Kyoto (protocole en vigueur en Russie, en cours de ratification au Kazakhstan). Ce cadre commun aux engagements de l’Europe et de l’Eurasie en matière de  développement durable doit être mieux exploité, notamment dans le cadre des procédures de mise en œuvre des mécanismes de flexibilité du protocole de Kyoto (MOC et MDP). La coopération régionale sur l’utilisation rationnelle des ressources en eau et la production d’hydroélectricité a été l’un des premiers sujets d’implication d’Evrazes, elle est aujourd’hui largement engagée. L’Union Européenne, pourtant riche d’expérience d’intégration régionale dans ce domaine s’est tenue le plus souvent à l’écart des débats en Asie Centrale. Outre son impact sur l’environnement, la gestion des ressources est un facteur déterminant de la stabilité politique et du développement économique. Les Banques de Développement se sont principalement intéressées au financement des infrastructures hydroélectriques. Les besoins dans ce domaine sont considérables, et ces marchés sensibles pour les entreprises européennes.  

 

Les relations entre l’Europe, la Russie et l’Asie Centrale souffrent de la permanence de discours en termes d’hégémonie et de dépendance subie. La présente représentation fait apparaître de vastes domaines de coopération entre l’Europe et un espace riche de ressources énergétiques. Reconnaître, notamment au travers d’Evrazes, l’existence de cette zone de solidarité économique et politique peut ouvrir la voie à ce que le Président Sarkozy a qualifié de partenariat particulier avec «l’espace eurasiatique ». Sur les différentes composantes du défi énergétique eurasiatique : diversification, efficacité énergétique, développement durable, le dialogue politique et industriel peut permettre aux approches européennes et françaises de trouver sa spécificité, sa cohérence et son attractivité.

 

 

 

                                                                                                                                                                                                                                Benoit Rauzy

                                   30 mai 07

Par Benoit Rauzy - Publié dans : europeavenir
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Lundi 18 décembre 2006 1 18 /12 /Déc /2006 15:04

Ségolène Royal et après elle nombre de responsables socialistes ont adopté sur la question du nucléaire iranien une position dont l’argumentation tient en deux points principaux : le passage du nucléaire civil au militaire ne pouvant être exclu, il convient, notamment au nom de la sécurité d’Israël, d’interdire à l’Iran la maîtrise du nucléaire civil. Second point, la Russie proposant l’enrichissement sur son territoire au sein d’une co-entreprise, a formulé une  « proposition d’équilibre ».

 

 

L’examen des contextes européen et russe spécifiques, la comparaison des positions adoptées à l’égard de l’Iran depuis le début de la crise et un regard lucide porté sur la situation géopolitique régionale actuelle contredisent fortement cette analyse.

 

 

L’Union Européenne est mal à l’aise avec le nucléaire. Résurgence des mouvements d’opinion hostiles à cette source d’énergie , des programmes de sortie du nucléaire ont été décidés (dont le principal en Allemagne par le Chancelier Schröder) ou discutés  au cours des dernières années chez certains de nos voisins. Pour d’autres Etats, et pour nombre de spécialistes à l’inverse, l’accumulation de tensions sur le marché mondial des hydrocarbures (liée, entre autres, à l’épuisement des ressources fossiles) et les difficultés de la filière au charbon propre imposent à moyen terme, quels que soient les efforts faits en faveur des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique, la poursuite, voire la relance des programmes en cours.

 

 

Ces divergences de vue à l’intérieur des Etats européens ne sont pas sans conséquences sur le Marché Intérieur. Malgré une hausse de 2% par an de la consommation d’électricité dans les Etats européens et la fréquence croissante d’incidents  inquiétants, l’Europe de l’énergie peine à voir le jour.

 

 

Comme l’a rappelé la Commission Européenne au mois de mars dernier dans le livre vert de l’énergie : « la question fondamentale est de savoir s’il existe un consensus sur la nécessité d’élaborer une nouvelle stratégie commune dans le domaine de l’énergie ». Cette question n’est pas rhétorique, il existe, en France aussi, des opposants à une Europe de l’Energie fondée sur les règles du marché et de la concurrence. Il reste que tant qu’une réponse ferme et positive à cette question n’est pas apportée, l’examen au niveau européen d’une stratégie de l’Union, et au delà la définition même des intérêts de l’Union dans le domaine énergétique et nucléaire n’aura tout simplement pas lieu, pas plus qu’une politique extérieure commune ne verra le jour dans ce domaine fondamental.

 

 

Dans les relations internationales, cette désunion conduit rapidement l’Union Européenne à une forme de paralysie que la crise iranienne dévoile dans sa double dimension, paralysie de la doctrine et paralysie des moyens.  La position européenne, telle qu’exprimée par l’Union Européenne et rejetée par l’Iran, a toujours conditionné le soutien européen au programme nucléaire civil iranien à l’arrêt des activités  d’enrichissement et à la mise en œuvre du protocole additionnel au TNP. Avec un bel ensemble, les Etats européens ont soutenu cette position défendue avec brio par Javier Solana dont il faut malheureusement reconnaître aujourd’hui la caducité. Le programme nucléaire civil iranien se poursuit, indépendamment de l’arrêt des activités sensibles (l’enrichissement). Face au refus iranien l’Europe n’a plus d’arguments à verser au débat, plus de proposition à formuler et voit dès à présent son rôle dans ce dossier marginalisé au profit notamment de la Chine, qui ménage son accès au ressources pétrolières à peu de frais, et de la Russie au sujet de laquelle il convient de ne pas faire de contresens.

 

 

La position russe est en effet toute différente. D’une part car la relance du programme nucléaire russe est officielle, la Russie souhaite construire 45 nouveaux réacteurs nucléaires (il y en a 31 actuellement opérationnels sur le territoire russe). Le développement de ce programme mobilise également des alliers proches de la Russie, comme le pays abritant les secondes réserves d’uranium au monde, le Kazakhstan et l’intervention du principal investisseur russe dans le secteur énergétique, Gazprom. La Russie compte bâtir une entreprise nationale leader sur le marché mondial sur le modèle et concurrent d’AREVA (entreprise française qui emploie près de 40.000 salariés). La Cour des comptes russe a par ailleurs approuvé la mise en place d’une holding dont l’Etat conservera le contrôle mais « assis su les lois du marché » permettant la restructuration de l’industrie nucléaire et l’amélioration de sa compétitivité, notamment à l’international.

 

 

D’autre part car  la Russie n’a jamais cessé sa coopération dans le nucléaire civile avec l’Iran. La récente visite à Téhéran de M. Kirienko, Directeur de l’Agence fédérale Russe pour l’énergie atomique plaide au contraire pour une accélération de la construction de la centrale de Busher et l’élargissement de cette coopération à d’autres projets nucléaires civils. Cette coopération n’est en rien conditionnée par l’arrêt des activités sensibles dont elle est considérée comme détachable. Cela n’empêche donc pas la Russie de se déclarer favorable au strict respect par l’Iran du TNP, d’ agir en ce sens au sein du Conseil de Sécurité tout en rappelant  parallèlement à différentes reprises que le Conseil de Sécurité ne doit pas se substituer à l’AIEA. La Russie formule enfin avec insistance un proposition d’enrichissement sur son territoire, reprenant ainsi à son compte et au profit de son industrie nucléaire nationale, le programme européen et français Eurodif élaboré il y a bientôt tente ans. 

 

 

Si c’est là une position d’équilibre, comment comprendre une position favorable à  l’ « interdiction » d’accès au nucléaire civil. Sans doute par l’impératif de concilier au sein d’une majorité partisane les pro et anti-nucléaire d’une part, les pro et anti-européens d’autre part. Cet exercice hasardeux ne doit pas conduire à instaurer un faux débat qui est aussi une impasse pour l’Europe.

 

 

Réfléchir à ce que pourrait être une position d’équilibre européenne suppose aujourd’hui de prendre en compte la réalité régionale: l’indispensable contribution de l’Iran à la sortie de la crise Irakienne  motive tant le « nouveau partenariat » proposé par Tony Blair à l’Iran et à la Syrie que la reprise du dialogue préconisée par le Rapport Baker. La reconnaissance par Ehud Olmert de la capacité nucléaire d’Israël met par ailleurs un terme à la politique d’ambiguïté sur la réalité de la prolifération au Moyen Orient et achève de fragiliser une politique de fermeté appliquée sans discernement au nucléaire civile Iranien. L’arrêt du programme nucléaire civil ne viendra sans doute pas davantage du Conseil de Sécurité de l’ONU : la résolution projetée à laquelle la Russie a fortement contribuée ne prévoit de sanctions que relatives aux activités d’enrichissement de l’uranium, au retraitement chimique, aux projets fondés sur l’eau lourde et à la fabrication de vecteur d’armes nucléaires.

 

 

Apporter à cette crise une contribution conforme aux intérêts et à la puissance économique européenne suppose en second lieu de ne pas considérer les activités nucléaires civiles comme suspectes a priori. Il faut accepter l’idée que leur développement est  de la responsabilité des Etats, en Europe comme hors d’Europe, et que nul ne peut interdire l’accès à une source d’énergie, quelle qu’elle soit.

 

 

La France et la Grande Bretagne ont décidé de réfléchir ensemble au développement à long terme de leur capacité nucléaire civile au sein d’un Forum nucléaire franco-britannique réunit pour la première fois à l’initiative du Ministère de l’Industrie en novembre dernier à Paris. Nos deux Etats sont tous deux capables de renouer, en tant que membre de l’Union Européenne, du Conseil de Sécurité et en tant qu’alliers des Etats Unis un dialogue avec l’Iran sur le nucléaire civil.

 

Par Benoit Rauzy - Publié dans : Politique internationale
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Lundi 18 décembre 2006 1 18 /12 /Déc /2006 14:30

 

 

 

 

 

 

 

 

Le 04 décembre prochain ont lieu les élections présidentielles au Kazakhstan. A l’inverse des élections récentes en Azerbaïdjan, et en Kirghizie, celles-ci ne devraient pas être une source de forte contestation pour Astana mais au contraire légitimer le pouvoir en place dont le poids économique et politique régional est en croissance constante.

 

 

 

La stratégie à l’œuvre repose sur une vision géopolitique dont l’application n’a pas toujours été facile. Au sortir de l’indépendance (1991), le Kazakhstan était un Etat ruiné, écologiquement et socialement marqué par la débâcle de l’URSS. Signataire du Traité de Sécurité Collective (TSC)[1] qui sauvait ce qui pouvait l’être de l’organisation de sécurité collective antérieure, le pays n’a jamais remis en cause son alliance militaire avec la Russie. Plus encore, des mesures symboliques fortes comme le transfert de la capitale « au centre » du pays, mais de facto plus près de la forte minorité russe du Nord et Nord Est ont donné au voisin slave des gages du caractère stratégique du partenariat. Ainsi, s’il y a bien eu une période d’émigration qui a permis le départ de certaines populations vers leur pays d’origine ou d’élection (Russie, Allemagne pour les « allemands de la Volga » et Israël), le pays n’a connu ni conflit frontalier (comme celui qui oppose encore l’Arménie et l’Azerbaïdjan), ni guerre civile (comme le Tadjikistan pendant huit longues années), ni de réelle menace islamiste (comme l’Ouzbékistan par l’action du Mouvement Islamique d’Ouzbékistan, actif dans la vallée de la Ferghana).

 

 

 

Aujourd’hui économiquement en forte croissance, le Kazakhstan mène une politique extérieure qui se veut équilibrée, notamment dans ses relations avec la Chine et son rôle au sein de l’Organisation de Coopération de Shangaï[2]. C’est cependant  singulièrement sur le plan énergétique que le Président Nazerbayev a fait montre d’une particulière habileté. Dans ce domaine, ce pays cinq fois grand comme la France, riverain de la Caspienne et voisin de la Chine comme de la Russie sibérienne est un allié de poids de la « diplomatie énergétique » du Président russe. Dans un livre intitulé « La nouvelle fracture internationale »[3] le Président Nazerbayev expose deux scénarii d’évolution pour le marché de l’énergie dans les 20 ans qui viennent : un scénario conservateur de tensions croissantes sur la demande d’hydrocarbures mondiale, alimentées notamment par les fortes croissances chinoises et indiennes, un scénario révolutionnaire fondé sur les progrès des énergies renouvelables et particulièrement des applications de l’hydrogène.

 

 

 

En matière économique, l’offre et la demande qui se rencontrent sur le marché international dépendent en premier lieu de la consommation intérieure des pays producteurs, en second lieu des capacités d’investissement (notamment dans les infrastructures de transports) qui rendent l’énergie disponible d’un lieu de production vers un lieu de consommation.

 

 

 

Examinant les stratégies des majors anglo-saxonnes et russes, le Président du Kazakhstan conclut logiquement en faveur du scénario conservateur qui ne peut-être tempéré que par le développement, là où cela est possible, de l’hydroélectricité, et du nucléaire.

 

 

 

Dans cette hypothèse, des tensions vont croissantes jusqu’à l’épuisement relatif des réserves d’hydrocarbures. Ce processus s’accompagnant d’une hausse des prix, l’enchérissement des hydrocarbures justifierait économiquement des investissements dans des sources alternatives d’énergie qui  ne sont pas rentables à un niveau plus bas des cours, marquant la fin de la crise énergétique actuelle (mais à un niveau sans doute beaucoup plus élevé et instable du coût de ce facteur de production).

 

 

 

Ce raisonnement fondé sur le constat de l’évolution de la demande mondiale et sur la connaissance et l’expérience des choix d’investissement dans le secteur énergétique met en évidence l’importance déterminante de la zone Asie-Centrale/Caspienne dans un avenir proche.

 

 

 

Du point de vue énergétique global, l’ensemble Asie Centrale Caspienne, s’il parvient à s’organiser en marché, dispose de capacités durablement excédentaires. L’Azerbaïdjan et le Kazakhstan sont des Etats peu peuplés, l’Ouzbékistan dispose pour sa part d’importantes réserves de gaz naturel. Le développement potentiel de l’hydroélectricité dans les deux Etats amonts Kirghizie et surtout Tadjikistan est considérable. Enfin, le Kazakhstan abrite une part importante des réserves mondiales d’uranium.

 

 

 

La « vision » du président Nazerbayev prend ainsi toute sa force, et même une redoutable puissance, dans la perspective de la constitution d’un marché centreasiatique de l’énergie qui permettrait de rationaliser la consommation régionale et ainsi de maximaliser et d’optimiser les capacités d’exportations et donc le poids de la zone, notamment sur le marché des hydrocarbures, voire sur celui de l’uranium.

 

 

 

Au regard des conditions qui permettraient aux Etats de la région, et singulièrement au Kazakhstan d’atteindre un tel objectif les deux dernières années sont largement positives. 

 

 

 

La reprise en main de Lukoil par le Président Poutin a effrayé un temps les investisseurs internationaux et les oligarques russes et exercé un effet de report de l’investissement vers l’Asie Centrale. Elle a durablement affaiblit les positions des majors anglo-saxonnes en dégageant des capacités d’investissements publiques russes qui ne sont plus seules en charge des intérêts politiques du Kremlin.

 

 

 

Le BTC (pipeline géant reliant Bakou à Ceihan en Turquie, permettant l’évacuation du pétrole caspien en évitant Russie et Iran) fruit de plus de dix années de diplomatie, d’investissement et d’intrigues apparaissait comme un objet géopolitique de la même nature que le canal de Suez, voulu et réalisé par des puissances étrangères pour maintenir une croissance menacée. Il reste un vecteur fort des intérêts occidentaux, mais son influence doit-être évaluée au regard des parts cumulées de la Russie, de l’Iran et de l’Azerbaïdjan (dont le caractère unilatéralement américanophile souvent allégué doit être aujourd’hui pour le moins nuancé) dans l’exploitation du pétrole azerbaïdjanais.

 

 

 

 Les récents accords sur l’exploitation russe du champ géant de Kashagan au Kazakhstan, de même que sur les investissements chinois indiquent clairement que la Caspienne ne sera pas « mare americanum », pas plus qu’elle ne se substituera à la mer du Nord pour les européens.

 

 

 

L’adhésion de l’Ouzbékistan à un ensemble économique dont la Russie occupe la première place et le Kazakhstan la seconde est le second élément déterminant de l’actualité très récente favorable au président Kazakhstannais et porteur d’intégration régionale.

 Les sanctions politiques prises par l’Europe et les Etats Unis à la suite des évènements d’Andijan ont conduits le Président Karimov, a à adhérer à la Communauté Economique d’Asie Centrale (CEEA)[4] , avant même de conclure un accord militaire poussé avec la Fédération de Russie le 14 novembre dernier.

 

 

 

L’apport est important : non seulement  une population nombreuse et croissante, élément essentiel pour un marché intérieur en cours de constitution, mais un cadre tant politique qu’économique permettant la discussion et la gestion régionale rationnelle des ressources en eau. Les positions traditionnellement antagonistes du président Nazerbayev appelant, peut-être avec une fausse innocence, à la mise en place d’une Agence Régionale de l’Eau et du Président tadjik Rakhmonov, plaidant pour une forte valorisation monétaire de l’ « or bleu », trouvent un nouvel équilibre avec l’arrivée dans cette enceinte du premier consommateur d’eau de la Région. Ces éléments combinés rendent également plus aisés et programmables les investissements hydroélectriques au Tadjikistan. Cette intégration a un effet quasi mécanique sur l’amélioration du fonctionnement du marché régional de l’énergie. Les livraisons de gaz traditionnellement délicates entre l’Ouzbékistan et la Kirghizie ont été négociées cet automne sans encombre et Gazprom entame l’exploitation active du gaz Ouzbek de Kakalpakie, terre désolée du pourtour de la mer d’Aral que les Ouzbeks comparent à la Sibérie tant elle riche de gaz naturel.

 

L’ensemble en cours de constitution est effectivement puissant et sa diplomatie particulièrement active. L’Europe qui sort affaiblie de la tentative constitutionnelle, encombrée de problèmes budgétaires, doit cependant mesurer les enjeux pour son futur des demandes de coopération, particulièrement dans le domaine énergétique émanant d’Asie Centrale. Le récent rapport du Sénateur de Montesquiou a  souligné le fort potentiel de convergence et de développement des relations politiques et économiques entre la France et les pays de la zone Asie Centrale.[5] La CEEA, par la voix de son Secrétaire Général Grirori Rapota, a rappelé début novembre depuis l’ONU à l’Union Européenne qu’elle était ouverte à une  coopération accrue dans le domaine  de l’énergie et de l’Eau. L’Union n’y a pas encore répondu[6]. L’attitude vis à vis du programme nucléaire iranien risque de faire diverger un peu plus les positions et compliquer le dialogue énergétique entre l’Europe d’une part, la Russie et ses voisins immédiats d’autre part[7].

 

 

 

Ceci est doublement paradoxal, d’une part car l’ensemble de nos pays forment un continuum d’Etats signataires des protocoles de Kyoto et pourraient se retrouver sur la préparation commune du futur et concerter la gestions d’années de forte tension énergétiques.

D’autre part car les réactions à la diplomatie énergétique des Etats Unis sont un facteur de divergence au sein de l’Union alors qu’ils sont un facteur de convergence de la Russie et de ses voisins d’Asie Centrale.

 

 

 

La Russie à Beslan et en Tchétchénie, l’Ouzbékistan à Andijan, prêtent régulièrement le flan aux critiques de démocrates occidentaux, et nombreux sont ceux qui disaient ici que la visite du Président Chirac au Kazakhstan (prévue au mois d’octobre 05, celle-ci a été reportée pour raison de santé) allait légitimer mal à propos le pouvoir du Président Nazerbayev.

 

 

 

Quelque soit le sort des urnes, c’est sans doute au contraire à une attention accrue envers le Kazakhstan et son Président sortant que le monde actuel nous invite. Des intérêts cruciaux pour l’Europe pourraient être entre les mains d’un homme dont les visions semblent se réaliser.              



[1] Institué par les accords de Tachkent en 1992 le Traité regroupe lors de sa signature l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, la Kirghizie, la Fédération de Russie, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan.

[2] Constituée en le 15 juin 2001, l’Organisation comprend les Cinq pays initiaux du groupe de Shangaï frontaliers de la Chine (Russie, Chine, Kirghizie, Kazakhstan, Tadjikistan, plus l’Ouzbékistan.

[3] La Nouvelle Fracture Internationale, Albin Michel, 2005

[4] La Communauté économique d’Asie Centrale a été réorganisée en 2001 en Organisation de coopération centra-asiatique. En mai 2004, l’adhésion de la Russie a été approuvée à l’Unanimité.

[5] «Vers un nouveau partenariat entre la France et l’Asie Centrale », Rapport de la mission confiée par Monsieur le Premier ministre à Monsieur Aymeri de Montesquiou, Sénateur du Gers, documentation française, novembre 2005.

[6] Alexander Rahr, Directeur du programme pour l’Europe orientale au Conseil Allemand pour les Relations Internationales (DGAP) déplorait déjà en 2001 la passivité de l’Union Européenne dans ce domaine, et plaidait pour l’aide à la mise en place d’une « Haute Autorité des Eaux d’Asie Centrale » sur le modèle de haute autorité de la CECA, Revue Commentaire, été 2001.

[7] Le corridor énergétique Russie-Azerbaïdjan-Iran sera opérationnel à partir de 2009, le travail de synchronisation en cours permettra aux systèmes électriques des trois pays de fonctionner en parallèle et permettra, à terme, de relier les réseaux énergétiques d’Europe et d’Asie (accord de réunification signé à Téhéran en décembre 2004).

Par Benoit Rauzy - Publié dans : Politique internationale
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Lundi 18 décembre 2006 1 18 /12 /Déc /2006 14:23

 

 

 

 

 

 

La réunion informelle des chefs d’Etat des pays membres de la CEEA ( Communauté Economique EurAsiatique ) qui vient de se tenir à Sotchi est passée pratiquement inaperçue des médias européens. Elle mériterait pourtant toute notre attention. Qu’est-ce que la CEEA (Eurasec en anglais) ? Héritière de l’Union douanière constituée à Minsk en 1995 et regroupant la Biélorussie, le Kazakhstan, la Kirghizie et la Russie (puis le Tadjikistan en 1998), la CEEA voit le jour institutionnellement en 2000.

 

 

 

Mikhail Gorbatchev rappelait récemment à l’occasion du quinzième anniversaire de la tentative de putsh d’août 1991 que ces événements avaient fait avorter son plan initial de refondation constitutionnelle pour la Russie incluant un traité de fusion avec le Kazakhstan. Nusurltan Nazerbaiev, actuel Président du Kazakhstan devait occuper le poste de Premier Ministre de cette nouvelle entité étatique. Les dates importent car elles montrent la continuité et la fermeté des liens qui unissent les deux plus grands Etats de cet ensemble : la Russie et le Kazakhstan.

 

 

 

Le traité fondateur de  la CEEA témoigne de cette ambition politique forte, comparable à celle des promoteurs des « Etats-Unis d’Europe ». Organisation internationale ayant un statut d’observateur à l’Onu, la CEEA rassemble des Etats européens Biélorussie, Russie et asiatiques Kazakhstan, Kirghizie, Tadjikistan ; elle est dotée d’organes politiques (Conseil Intergouvernemental regroupant les Chefs d’Etat, et Assemblée Interparlementaire) et d’un Tribunal. Un Comité d’intégration et une Commission des Représentants permanents assurent la continuité du travail entre les administrations des Etats membres. L’objectif actuel d’Espace Economique Unique entre la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan est l’aboutissement de cette volonté d’intégration.

 

 

 

La montée en puissance de cette organisation sous l’ère Putin est incontestable. L’achèvement de l’adhésion de l’Ouzbékistan, réalisée en 2006 alors que la plupart des observateurs promettait un processus long et difficile, est un incontestable succès. Critiqué par l’Europe et les Etats Unis, particulièrement à la suite des événements d’Andijan en avril 2005, le Président Karimov apporte à la CEEA une population nombreuse et croissante et d’importantes réserves gazières.

 

 

 

La venue à Sotshi du Premier Ministre Ukrainien, et le règlement dans le cadre de la CEEA (l’Ukraine ne dispose que d’un statut d’observateur au sein de l’organisation) des différents gaziers entre l’Ukraine et la Russie est un autre succès d’importance. Outre qu’il consacre l’affaiblissement de la principale organisation régionale rivale sur le territoire de la CEI, le Groupe de GUUAM[1], la crédibilité de l’organisation sur le terrain de la diplomatie énergétique est considérablement renforcée. L’Ukraine, pays importateur, est intéressée au développement des ressources gazière russes et kazakhs, mais aussi Ouzbek.

 

 

 

Bien que la classe politique ukrainienne s’en défende, il se pourrait que l’intérêt exprimé par le Premier Ministre Ianoukovitch pour une « intégration économique dans le cadre de la CEEA » constitue le premier recul diplomatique sensible de l’Union Européenne sur le continent européen. Le premier ministre russe Fradkov a en effet rappelé le souhait de la Russie de régler les questions énergétiques dans un cadre global d’intégration des relations économiques, objectif de l’Espace Economique Unique.

 

 

 

La doctrine énergétique russe qui semble être suivie par les partenaires de la CEEA, se fonde sur la constatation d’un fort besoin d’investissement pour le développement de la production. Cette considération essentielle sur ce que le ministre russe de l’énergie, Monsieur Khritshenko appelle « les conditions de la sécurité énergétique », en clair l’investissement, est la clef d’appréciation des partenariats noués par la Russie avec les pays importateurs. Les objectifs de la Russie concernant « l’axe Est » de sa politique énergétique : l’augmentation de la part de l’Asie dans les exportations de pétrole ( de 3% aujourd’hui à 30% en 2020) et de gaz (de 5% à 25% au cours de la même période), pose naturellement la question de la diminution proportionnelle de certains partenaires actuels, y compris Européens. Le statut de mauvais payeur de l’Ukraine à l’égard de la Russie ne plaide dans cette hypothèse clairement pas en sa faveur. 

 

 

 

Car c’est bien sur le plan énergétique que la CEEA marque le pas à l’égard de l’Union Européenne. Alors que l’on se plait en Europe à dénoncer en Gazprom l’instrument d’une politique russe de puissance, l’accord  atteint entre le Premier Ministre Ukrainien et le Président Russe montre plutôt que la Russie sait aussi faire preuve d’habilité dans la concertation politique. L’objectif de création d’un large marché intérieur de l’énergie réaffirmé par le Kazakhstan et la fédération de Russie (les accords concernant le transit des marchandises doivent s’étendre au secteur des transports et du gaz) impose de ne pas déstabiliser le nouveau Premier Ministre ukrainien par une attitude maximaliste et intransigeante.

 

 

 

La crise gazière de l’hiver dernier entre l’Ukraine et la Russie a fait prendre conscience à l’Union Européenne que l’énergie constituait son talon d’Achille. L’Union n’est cependant toujours pas en mesure de formuler une proposition alternative à l’option russe concernant la sécurité de l’ approvisionnement énergétique ukrainien.

 

 

 

La coopération dans le cadre de la CEEA ne concerne pas que les hydrocarbures mais concerne également le secteur clef des énergies « renouvelables » :  L’hydroélectricité, pour la mise en valeur des ressources considérables de Kirghizie et du Tadjikistan qui sont encore largement sous utilisées, mais aussi le nucléaire. La coopération eurasiatique progresse notamment entre la Russie, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et la Kirghizie au sein de programmes communs. Le Kazakhstan renferme quant à lui de très importantes réserves d’uranium, il en est le premier exportateur mondial. La renonciation par le Président Nazerbaiev dès l’indépendance, à l’utilisation militaire de l’atome à laquelle le pays avait accès, a constitué une mesure politique forte et crédibilise durablement la position de ce pays comme puissance nucléaire pacifique, notamment dans ses relations avec un autre pays riverain de la Caspienne, l’Iran.  Ici encore la comparaison en terme de convergence politique n’est guère en faveur de l’Union Européenne, fragilisée notamment par le refus de certains Etats de développer l’énergie nucléaire sur leur territoire.

 

 

 

Face à ce nouveau partenaire qui pourrait se révéler central dans le jeu énergétique à venir l’Union Européenne semble dépourvue de stratégie, autre que l’attentisme. « Nous ne comptons que sur nos propres forces pour assurer notre développement, mais nous sommes ouverts à toute coopération », confiait en février dernier le Secrétaire Général de la CEEA, Grigori Rapota.

Les sujets à traiter avec l’Union Européenne ne manquent pas : projets d’investissement, sécurité nucléaire, interconnexion des réseaux électriques, efficacité énergétique. Le dilemme Ukrainien entre désir d’adhésion et contrainte économique doit impérativement faire prendre conscience aux européens que la crise énergétique actuelle, sur fond de panne politique, est une menace réelle pour la cohésion de l’Union. Individuellement en effet les Etats membres ont tous à adopter une position à l’égard de la Russie et ses alliés énergétiques. Cette position n’est évidemment pas la même pour l’Allemagne et la Pologne (qui se sont divisés sur l’affaire du Pipe Nord européen par exemple), pour les pays Baltes et la Grande Bretagne, ni même pour l’Allemagne et la France que sépare le recours au nucléaire. Le livre vert de l’énergie présenté en mars est un pas important mais insuffisant, une cohésion par défaut car sans projet politique commun fort dans le quel chacun des Etats et des opinions publiques reconnaissent la défense de leurs intérêts.

 

 

 

La venue au G8 énergie de St Pétersbourg en juin, au côté du président Vladimir Poutin, du Président kazakh Nazerbaiev a donné un signal clair, la réunion de Sotschi doit aujourd’hui être comprise pour ce qu’elle est : un partenariat diplomatique et énergétique fort est constitué capable de rassembler autour de lui et de discuter avec tous d’égal à égal. Au regard de l’évolution de l’Union Européenne au cours des deux dernières années, on regrette de se prendre à songer à la cruelle réponse de Voltaire au chevalier de Rohan « Je commence mon nom, vous finissez le votre ».

 

 

 

Benoit Rauzy

25 août 2006



[1] Constitué à son apogée par la Géorgie, l’Ukraine, l’Ouzbékistan, l’Azerbaïdjan et la Moldavie

Par Benoit Rauzy - Publié dans : Politique internationale
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